Tous sens éveillés, je me laissais guider à travers les couloirs par la piste de mon bracelet éponge qui portait ma trace odorante. Elle avait finit par se mêler à celle d’un autre des patient de cet institut qui lui était atteint d’une inquiétante forme de schizophrénie. C’était à se demander s’il n’était pas autiste à sans cesse vouloir jouer des tours aux autres tout en trouvant cela plaisant, même lorsqu’il finissait par être coincé par ses proies qui en venaient à se révolter. J’étais aujourd’hui l’une de ses proies et je le pistais comme un vulgaire chien courrait après du gibier. Mes oreilles étaient sans arrêt en mouvements et ma queue flottait dans les airs pendant ma course, comme si une puissance mystique la retenait en l’air. Il faut dire maintenant que les muscles qui s’étaient soudés entre mon corps et les greffes travaillaient en parfaite symbiose maintenant et que je ne ressentais plus aucune des douleurs qui surgirent dans les premier mois de ma réhabilitation. Mon uniforme me gênait un peu pour courir, il fallait dire que, la seule douleur qui pouvait en ce moment même me gêner était celle du petit orifice que j’avais soigneusement découpé pour laisser passer la fin de ma colonne vertébrale, malheureusement je n’avais pas encore eu l’occasion de l’agrandir. Je me mordillais donc les lèvres pendant ma course. Nouvel arrivant, je ne connaissais pas encore l’établissement dans son intégralité, il était tellement différent, tellement plus grand que ma petite cellule de laboratoire que j’avais déserté pour me retrouver dans une autre cellule : celle d’un chenil de Tokyo, perdu au fin fond de la jungle urbaine.
Je suivais donc la trace odorante un peu au pif, il fallait l’avouer. Une forte odeur de chlore emplissait l’air, me faisant retenir mon souffle tant elle me montait au crâne. Mes sens étant tous plus développés que ceux de la plupart des pensionnaires de l’Académie, je percevait la moindre odeur désagréable pour certain en tant qu’une marque odorante des plus repoussante pour moi-même et pour les quelques uns de mes camarades ayant un génome animal en eux. Je ne supportait donc pas l’odeur de la cigarette, des produits chimiques ni même la présence d’une goûte d’alcool en moi. Imaginez la scène, un chat avec quelques gouttes d’alcool étant à moitié mort, il ne fallait certainement pas que cela m’arrive à moi ! D’ailleurs en y repensant, personne ne devait usurper un chat devant mes yeux sous peine de finir mutilé par mes propres ongles et mes propres dents. Les chiens ? Eux pouvaient mourir.
Mes sourcils étaient froncés et cela faisait déjà une dizaine de minutes que je m’étais élancé à la suite de mon voleur. Il était sacrément rapide ! Et mon endurance ne parvenait pas à couvrir la distance sur laquelle il s’était lancé sur une même longueur de temps, j’étais en retard sur lui d’environ une minutes et s’en était trop pour moi. Seulement, ce bien qu’il avait osé me chaparder me tenais à cœur et c’était plus son odeur que je suivais, plutôt que celle du fugitif. Mes jambes s’immobilisèrent soudain, manquant de me faire tomber tête la première si le balancement doux que faisait ma queue ne m’avait pas permis de retrouver un certain équilibre. Je levais mes yeux vairons vers le bâtiment qui me faisait face : le centre nautique, ce qui me faisait grincer des dents. Ce crétin savait donc que les chats détestaient l’eau ? Je feulais de colère, alors que mon cœur battait à tout rompre dans ma cage thoracique. Je n’étais en rien aquaphobe … Mais j’avais peur de l’eau ((Parfait raisonnement d’un fou qui ne s’assume pas ! )) mais enfin.
Il y avait un cours à la piscine et j’allais devoir être malin pour pouvoir pénétrer dans le centre nautique. Je laissais donc mes os craquer sèchement et mon corps se transformer après quelques paroles murmurer que seul le vent pouvait entendre. Toujours la douleur m’assaillais et ce dans tout le corps. Ma respiration se bloquait et mes oreilles bourdonnaient dangereusement, une douleur intense se propageait à l’intérieur même de ma personne pour finir par s’évanouir d’un coup. La transformation, et ce pour tout être ayant la possibilité de se voir devenir un autre, était incontestablement une forme de torture plus ou moins efficace. Elle n’était cependant pas pire que l’odeur du chlore qui, maintenant, me donnait de lourds coups contre mes tempes, me faisant retenir mon souffle, de plus en plus. De plus, l’air humide me faisait me secouer de temps à autres. Je détestais ça : en un tic mes pattes s’engourdissaient et j’étais obligé de les agiter dans tous les sens pour pouvoir percevoir à nouveau un contact quelconque avec le sol en raison de la trop forte condensation dans l’air ambiant. Mes moustaches frémissaient alors souvent, de même que les vibrisses, enfin, les moustaches que nous, les chats, avons aux arcades sourcilières.
Je poursuivais alors toujours la même piste. Me faufilant dans les vestiaires sans un bruit, à pas feutrés, tout pour dire que je faisais pattes de velours, et, par un tic, frottant ma joue sur à peu près tous les casiers où les nageurs rangeait leurs affaires. Je finissais par redevenir humain, à contrecœur pour ouvrir le casier d‘où émanait l‘odeur de mon bien ,de m‘en saisir, et pour m’empresser de me diriger à la sortie, une serviette volée nouée autour de la taille, essayant de laisser ma queue et me oreilles les plus immobiles possibles pour ne pas éveiller plus de soupçons que ceux qui l’étaient déjà. Le casier était resté ouvert, j’allais certainement avoir de gros problèmes et mes ongles avaient laissé de profondes marques sur la porte qui, à première vue était mal verrouillée. Je souriais jusqu’à sursauter : une énorme ombre avait jaillit à ma droite en grondant et j’étais pétrifié. Qu’est-ce que j’allais bien pouvoir faire maintenant ? Le colosse me faisait face et j’étais tellement pétrifié par la peur que je ne bougeais même plus. Le chien du maître nageur ou de je ne sais quel responsable du centre nautique retroussait les babines à quelques mètres de moi. Ne m’y connaissant pas très bien dans ces saletés de bestioles, la race de ce sous-animal n’était pas identifiable pour moi, pour le décrire, je dirais qu’il était grand, imposant, avec un large poitrail, une encolure assez courte mais puissante, des oreilles taillées en pointes, et les mâchoires à première vue faites pour broyer : c’était une chien de garde, un chien dressé pour l’attaque. Sa robe blanche, ses poils courts et son œil vif me faisait frissonner. Je ne lâchais pas son regard menaçant d’une seconde, on m’avait souvent dit qu’une fois son regard ancré dans celui d’un colosse tel que celui qui me faisait face à cet instant précis, il était impossible de le quitter des yeux sans que cette maudite bête ne nous saute sur le dos pour s’emparer d’un morceau de notre chair.
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Mes ongles avaient légèrement marqué mes paumes, enfin, pour l’instant je ne pouvais ressentir qu’un pincement désagréable à l’intérieur de mes mains alors que mes jointures commençaient à devenir blanche. Je n’osais plus m’aventurer à faire un seul geste et ma gorgé était nouée, en quelques secondes, cette vue était parvenue à me faire plaquer les oreilles en arrière et les poils de ma queue étaient hérissés en un panache la faisant doubler d’épaisseur. Mes nerfs envoyaient alors de petites décharges dans mes muscles, mon rythme cardiaque s’était accéléré et le flux d’adrénaline dans mes veines avait considérablement augmenté. Tout en me focalisant sur le fauve, je tentais de distinguer ce qui m’entourait : le chemin pavé qui menait au reste de l’Académie, ou bien un arbre feuillu dans lequel je pourrais certainement me hisser, tout du moins si je parvenais à m’y rendre sans qu’une de mes fesses ne finisse dans la gueule de la bête. Je ne respirais pratiquement pas, comme si tous mes organes s’étaient figés à la simple vue du colosse qui me faisait face en grognant comme le tonnerre lors d’un puissant orage, ou bien comme le vrombissement sourd d’une puissante voiture de course. J’avalais alors ma salive avec difficulté, j’avais fait une erreur à rester là sous ma forme humaine, je n’étais peut-être pas assez rapide pour courir sur une longue distance, mais ma taille et mon agilité me seraient vraiment grandement profitables pour me hisser sur une des branches du chêne massif qui me faisait face. Je pris mon courage a deux mains en m’élançant, prenant soin de ne pas laisser ma queue flotter dans l’air, la faisant se replier en une sorte d’accordéon qui gênait ma course. Mon bracelet autour du point, je préparait mon saut, ma course rythmée par les aboiement et les claquements secs des griffes du canidé sur le sol.
La première branche qu’il m’était possible d’atteindre avec mon élan était d’un diamètre d’environ vingt-cinq centimètres et située à environ un mètre quatre-vingt du sol, a cette hauteur là, cette vilaine bestiole ne parviendrait pas à m’attraper, bien sûr, sauf si je laissais pendre ma queue. Je me hissais en serrant les dents et retroussant les lèvres en un rictus traduisant à merveille l’effort dont je faisais preuve pour pouvoir sauver ma peau. Une fois une jambe passée, je m’asseyais à califourchon avant de sentir quelque chose effleurer ma jambe. Je me penchais doucement en me servant du prolongement de ma colonne vertébrale pour maintenir mon équilibre et je n’eus que le temps de bouger ma jambe assez fortement pour que mon prédateur ne se prenne un coup de pied dans le museau. Pour résumer : il sautait dans l’espoir de se saisir de ma jambe et de me traîner au sol pour me …. Je frissonnais. Mieux valait ne pas y penser. Je relevais alors le visage tout en me mettant debout sur la branche, pour continuer ma montée, il aurait fallu que je puisse me transformer à nouveau en félin, mais est-ce que cette action ne rendrait pas ce clébard encore plus furieux que ce qu’il ne l’était déjà ? Je tentais le tout pour le tout et me laissait alors reprendre la forme de l’animal que je chérissait tant. Quelques minutes passèrent pendant que les derniers signes de mon étourdissement du à la métamorphose disparaissaient l’un après l’autre et je fixais maintenant le chien. Les babines pleines de salives, les crocs au dehors, le museau déformé par une expression des plus agressives, ces yeux presque révulsés par la haine qu’il me portait, ou peut-être l’envie de me mettre dans l’assiette …. Qui sait ? Je feulais et crachais juste au dessus de lui, mes yeux verts étaient fixés sur lui et ma fourrure noire corbeau était hérissée, me faisant quasiment doubler de volume. Je me détournais en grondant et m’élançais dans les branches dont les feuilles commencèrent à me camoufler. A sa vue, certes, mais à son flair, loin de là.
Arrivé à la cime de l’arbre, je scrutais les alentours avec affolement. Pas de muret, pas d’autres arbres … Uniquement les petits balcons du quartier résidentiel qui jouxtait la piscine. Il fallait que je passe par une des fenêtres ouvertes en tentant de ne pas tomber sur un membre du personnel, ni sur un élève, et encore mois sur le directeur du centre. En réfléchissant, j’avais laissé une expression ronchonne s’installer sur mon visage, je me disais en fait « Ce n’est pas de ma faute si on laisse un chien détaché devant la piscine ! Ce n’est pas un asile pour rien ici ! » Mes moustaches frémissaient alors et je marquais le bois de la dernière branche avec mes griffes acérées avant de renifler par simple curiosité ce qui pouvait bien avoir été au contact de l’arbre à une telle hauteur. Je me léchais les babines en faisant une abstraction totale aux aboiements frénétiques du monstre qui continuer de grogner au pied de l’arbre, crétin de chien, puis me dirigeais au bout d’une branche, tendant la patte vers le barreau horizontal du balconnet. Je déglutissais avant de me pencher légèrement en avant et de glisser. Mon cœur battait à tout rompre, non pas du vertige, mais d’une légère crainte de tomber de six mètres de haut et de surcroît dans la gueule d’un chien. Je me cramponnais à la branche, rampant vers son extrémité, là où le diamètre du bois n’était plus que d’une dizaine de centimètres, peut-être même moins.
L'écorce abimée du bois et les petits bourgeons qui étaient en proies à devenir de jolie branches naissantes me rentraient en cet instant dans le ventre, me faisant serrer les mâchoires et souffler difficilement afin de garder mon calme et de pouvoir passer les balcons sans dégringoler de mon perchoir. Je retendais de nouveau les pattes pour estimer la longueur, il ne me suffisait plus maintenant que de me lancer au dessus du vide sur environ un mètre. Je ne bougeais plus, tous mes muscles figés en moi et me préparais à passer cette étape. Je fermais les yeux et les rouvrais avant de donner un puissant élan à mon corps grâce à mes pattes arrières.
Quelques centièmes de seconde je prenais un violent coup sur le thorax et je sentais mes pattes postérieures pendre dans le vide, les antérieurs se retenant à la balustrade. Je me débattais en feulant, espérant que quelqu'un m'entende. Je me débattais tout en essayant de me soulever, la queue s'agitant dans tous les sens, accompagnée de mon dos qui se courbait de droite à gauche et d'avant en arrière sans cesser. Je me hissais sur le balcon carrelé, le corps endolori par les nombreuses métamorphoses et les efforts de la journée. Maintenant j'allais devoir me débrouiller pour trouver des habits, ou bien parvenir à rentrer dans mon dortoir sous ma formé féline, ce qui ne devrait pas être trop dérangeant.
Mon bracelet dans la gueule, depuis que le chien m'avait fait me transformer, je courais dans les couloirs en scrutant chaque intersection afin de vérifier que personne ne me tomberait dessus au moment où je ne m'y attendrai le moins. Je descendais les deux étages qui me restaient pour arriver au rez-de-chaussée. Il y avait du monde. Peut-être les surveillants ... Ou uniquement des élèves, peut-être ? Je m'arrêtais au bas des marches avant de m'élancer, ayant à peine vu les personnes qui m'entouraient. Pour ainsi dire, je me tapais un sprint en l'espoir de pouvoir atteindre le plus vite possible ma chambrée qui était à une cinquantaine de mètres de ce bâtiment-ci. Presque à l'autre bout du campus.
Je traversais l'allée en regardant partout autour de moi, flairant et sursautant à chaque bruits pouvant être potentiels d'un chien. J'avais peur, oui. Je ne pouvais supporter ces bêtes là. J'arrivais enfin devant la porte vitrée du petit bloc. Mes yeux s'écarquillèrent puis se refermèrent subitement tandis que ma tête basculait en avant. Je n'avais pas le choix. Soit attendre que mon voisin de chambre ne se décide à venir m'ouvrir en argumentant que j'étais un élève et non un chat, soit je me présentais nu comme un vers à la porte pour pouvoir monter dans ma chambre ... Ou bien je devrais rebrousser chemin pour récupérer mes affaires laissées dans l'arbre, si elles n'étaient pas tombées dans la gueule de cet affreux molosse. Enfin, il valait mieux que j'attende que mon voisin ne rentre des cours ou bien qu'ils descende pour je ne sais quelle raison, s'il avait loupé le jour de classe. Je me laissais donc tomber dans le coin du petit couloir d'entrée, à l'extérieur du bâtiment, et me roulais en boule, le ventre à l'air, au soleil.
Quoi de plus beau qu'une vie de chat ?[FIN]