168 heures. Cent soixante-huit heures que Zim n'avait pas quitté sa chambre. Ou très peu. Depuis qu'il était arrivé, il avait pu se rendre compte que se retrouver seul dans un espace trop grand pouvait l'angoisser, lui donner des frissons de stress ou même le paralyser d'une telle façon qu'il restait seul recroquevillé dans son lit. Il y cherchait le fait d'être entouré, serré dans un espace clos et hermétiquement impeccable. En fait, cela venait tout simplement de son séjour en hôpital psychiatrique, qu'il avait si mal vécu. Il passait le jour dans une salle d'environ trente mètres carrés, en compagnie d'autres prisonniers tous plus fous les uns que les autres et surtout, tous plus fous que lui. Les gardiens sévèrement inutiles n'auraient même pas vu si Zim avait eu des problèmes avec les autres pensionnaires, tant ils étaient occupés à jouer aux échecs. C'était comme ça qu'on surveillait la salle des psychopathes, des tueurs et des violeurs, en ignorant les fous dans l'espoir qu'ils vous ignorent aussi. La nuit, le brun avait droit à sa douce, belle blanche et confortable salle d'isolement. Il ne comprenait toujours pas pourquoi il avait eu droit lui à ces "traitements de faveur" que sont la camisole et les murs en mousse. Peut-être parce qu'en plus d'être déformé psychologiquement, il l'était aussi physiquement.
Cela faisait donc sept jours pile que Zim ne sortait que pour ses besoins vitaux ; nourriture, douche, etc. Quand il sortait, il ressemblait plus à un fantôme, faisant les choses si rapidement que certains auraient pu se demander si la chambre 203 était réellement habitée. Tout ce qu'il faisait de ses journées, c'était construire, construire encore et encore, des gadgets inutiles et des petits robots. Quand il s'ennuyait vraiment, il chargeait un de ses deux pistolets de ce qu'il trouvait en premier, ouvrait sa fenêtre et cherchait un quelconque animal à tuer. En sept jours, il avait ajouté un chien, trois chats, six écureuils et une quinzaine d'oiseaux à son tableau de chasse. Même si ça faisait longtemps qu'il ne comptait plus.
Aujourd'hui, il ne faisait pas beau, non. Le ciel arborait un bleu pâle, si éteint qu'il semblait gris. Des nuages petits mais nombreux tâchés le ciel, et les canards qui les traversaient donnaient à Zim l'envie d'ouvrir son tiroir et de charger son pistolet. Mais il ne le fit pas. Ils n'étaient pas à portée, cela aurait été des munitions usées dans le vide. Il n'avait aucune idée de l'heure qu'il était, ni même du jour exact. Vendredi, samedi ? Tout ce qu'il savait c'est qu'il avait eu le droit à une semaine d'adaptation où il avait pu manquer les cours, mais que cette dernière touchait à sa fin. Néanmoins, cette perspective ne l'inquiétait pas trop. Sa folie avait atteint un stade où certaines choses sont totalement idiotes et, si on les ignore bien, complètement futiles.
Mais aujourd'hui trottait dans son esprit quelque chose dont il ne connaissait pas l'origine. Quelque chose qu'il n'arrivait même pas à visualiser correctement. Un manque, une gêne, un picotement, un alourdissement de ses jambes, de son cerveau, de son esprit. Un besoin, en fait. Peut-être un brin de raison.
En moins de cinq minutes, il avait délaissé son pyjama bleu marine, aux motifs enfantins de grues, de clefs à molettes et d'échelles de pompiers. Il venait de décider qu'aujourd'hui, il allait sortir. L'un des avantages qu'on a avec la folie, c'est que quand on va franchir une étape, on ne se rend même pas compte à quel point elle peut être importante pour soi, et que pourtant, on la décide en moins de trois cents secondes. Une des bonnes choses qui avait permis à Zim de se motiver était qu'il sortait à peine de la douche, donc qu'il n'avait pas à se laver avant de partir. Accéder aux douches était tellement embêtant, quand on veut être discret, que y aller était devenu problématique. Même pour Zim, qui faisait passer son hygiène en priorité. Approchant son armoire, il l'ouvrit, prenant soin de réfléchir à sa tenue, pour assembler chaque couleur avec minutie. Il finit par prendre un haut simple, noir, aux coutures blanches. Sur le devant, en écriture Impact Soft, le mot "ALIEN", et de l'épaule gauche au thorax, le Xénomorphe si connu des films de sciences-fictions. Il opta pour un short tout aussi foncé, et tira d'une boite une paire de bretelles élastiques grises qu'il accrocha sur les côtés de son bas. Ceci fait, il empoigna des chaussettes dont le gris était exactement le même que celui des bretelles, les enfila, noua des chaussures à ses pieds et redescendit les chaussettes par-dessus. Se redressant, étirant son dos, il se présenta devant son miroir, saisit sa laque et rendit à sa coiffure les légers pics qu'elle étant censée avoir sur l'arrière du crâne. Attrapant son maquillage, il fit deux trais épais en haut et en bas de chacun de ses yeux, mit ses lentilles bleues sur ses iris roses tout en prenant ses clefs, commençant à être pressé de quitter sa chambre.
Quand il ferma la porte de la pièce derrière lui, et qu'il la verrouilla d'un coup de clé, son coeur battait légèrement plus vite qu'à la normale. Il en venait à croire que le simple fait de sortir de sa chambre l'excitait.
*Ridicule,* pensa-t-il.
*Complétement stupide.* Il était rare qu'il porte une mauvaise opinion sur lui-même, mais tant qu'il ne faisait que le penser, il n'y avait pas de problème. Il fallait juste éviter que cela devienne une habitude. Bon, et bien maintenant qu'il avait quitté sa chambre qu'allait-il faire ? Visiter ? Il l'avait déjà à moitié fait. Espionner ? Il n'avait pas le coeur à faire ça maintenant. Tuer ? Oh non, pas encore, il n'y pensait même plus. Faire du sport alors ? Non, il faisait trop froid.
Manger ?
Oui, manger, pourquoi pas. Et surtout, pourquoi ne pas essayer le réfectoire ? Une envie de mets bien préparés le prit, et il finit par opter pour cette option. L'étage des Kowais était bien vide, et il fut heureux de voir que quand il montait dans l'ascenseur, il n'y avait personne d'autre. Etonnément, une fois au premier, le bruit se fit plus lourd. En fait, il y avait du monde. Pas beaucoup de monde, mais pas rien non plus.
*Quoi, quelle heure est-il pour que ce soit comme ça ?* se questionna Zim en cherchant des yeux une horloge. Il finit par apercevoir une pendule qui, des ses minces aiguilles, affichait quatre heures et deux minutes. Le brun s'ébroua légèrement, comme pour essayer de chasser de sur lui une mauvaise chose ; quatre heures, c'est l'heure de ce fichu goûté. L'heure ou les gens se retrouvent, et se rencontrent, aussi. Un soupire gagna ses lèvres vertes. Tant pis pour le self, c'était bien parti pour qu'il y est trop de monde pour Zim. Sortant du petit hall dédié à l'ascenseur, il esquiva deux ou trois personnes et passa devant le salon commun sans vitesse ni lenteur, ne se souciant pas d'être observé.
Dans le salon, certaines personnes regardaient la télévision, un programme stupide sur lequel Zim ne s'attarda pas. D'autres jouaient aux cartes, à un jeu que le brun semblait reconnaitre. D'autres encore, discutaient à propos d'on ne sait quoi. Marchant sans trop savoir où il allait, le Caméléon finit par atteindre un couloir situé à l'ouest, sans fenêtre et dans lequel la seule lumière semblait avoir quelques soucis de fonctionnement. Elle ne cessait de clignoter, de s'éteindre et de rallumer, comme si elle dansait sur une musique électronique. Le brun marmonna une plainte contre les outils d'ici, comme quoi ils étaient tous cassés, alors qu'il savait très bien que tout dans ce pensionnant était très bien battit et assez luxueux. Il avança dans ce couloir assez long et étroit, une légère pince d'angoisse dans l'estomac. Il entendit alors un bruit, le son d'une matière qui glisse sur une autre, un son qu'il reconnaissait facilement : le bruit d'un fauteuil roulant. Les malades de son asile en usés fréquemment quand il passait devant sa cellule, et cette familiarité sonore effraya quelque peur Zim. Le bruit venait d'en face de lui. Il décida de ralentir sa marche un maximum pour pouvoir voir qui ou ce que c'était, apercevant déjà une ombre sur le mur.