Quatre mois…cela allait faire quatre mois que j’étais à l’Académie Kura-Akumu. Je n’en revenais pas. Ce que le temps pouvait passer vite…
Je m’étais réveillée ce matin, à l’aube, comme tous les matins, et la mélancolie m’était tombée dessus, sans crier gare. Les larmes m’étaient montées aux yeux, traîtresses qui trahissaient mon chagrin et j’avais laissé libre cours à ma peine, silencieusement, cachée sous mon oreiller.
Je détestais tellement montrer ma faiblesse. Depuis quand d’ailleurs ? Probablement depuis que j’étais entrée à la prison Rubra, où j’avais passé toutes ces années. Là-bas, être faible signifiait tout simplement la mort, c’était aussi simple que ça.
Et surtout terrible.
Terrible parce que n’importe qui pouvait être emmené dans cet enfer, hommes et femmes, vieux et jeunes…même de tout petits enfants. Moi, j’avais treize ans quand j’y suis entrée, et j’y ai vu des gosses encore plus petits que moi, dont la plupart n’ont pas tenu le coup. Sauf un, le plus important.
Un seul être vous manque et tout et dépeuplé…Où avais-je entendu ça déjà ? N’empêche…
C’était vrai.
Depuis que j‘avais quitté mon monde, cette personne si chère à mon cœur hantait chaque instant de mes journées à l’Académie.
C’est de toi que je parle, Yamiko, même si je sais que tu ne m’entends pas à travers toutes les barrières qui nous séparent désormais. Te reverrais-je un jour, toi qui étais comme un petit frère pour moi ? Toi pour qui j’aurais donné ma vie sans la moindre hésitation. Je ne le sais pas, et cette constatation me déchire le cœur, me remplit d‘angoisse.
Yamiko, enfant venu d’on ne savait où, qui avait un jour été emmené dans la prison Rubra où j’étais enfermée depuis un peu plus de deux ans. Tu avais beau ne pas être du même de la même nation que moi, cela ne t’avait pas empêché de t’asseoir près à mes côtés, ce fameux jour, ce jour où j’avais trouvé en toi une nouvelle raison d‘exister. M’occuper de toi rendait les choses plus douces. Est-ce cela que ressentent les mères, quand elles s’occupent de leurs enfants ? Je l’ignore.
Je pense à toi, Yamiko, mon Yamiko, sans cesse, tu es mon obsession. Que deviens-tu ? Es-tu libre ? Sauf ? Avec qui ? Toutes ces questions sans réponses me taraudent, mon petit Yamiko…
Tu étais tellement de mystères à toi tout seul…
Yamiko, enfant énigmatique, aux cheveux lilas, si clairs qu’ils en paraissaient blancs, aux yeux mauves en amande, si perçants qu’ils en étaient presque dérangeants, à la peau aussi blanche que la neige recouvrant les terres de mon île natale…et presque aussi froide.
Yamiko, dont personne ne connaissait l’histoire, ni même l’origine.
Yamiko, qui cachait tant de secrets, et qui s’était accroché à moi pour une raison qui m’échappait.
Je l’avais pris sous mon aile, ce petit garçon mystérieux et si silencieux. A moins que ce ne soit le contraire ?
Et puis, d’ailleurs, était-ce vraiment un simple petit garçon ? Des fois, j’en doutais.
Il avait le regard de ceux qui connaissent tant de choses. Difficile parfois de croire qu’il n’avait que onze ans, comme il me l’avait une fois confié.
Parfois, il émanait de lui une aura étrange, si effrayante que j’en étais prise de frissons. Peut-être était-ce de cela que venait son nom ? Yamiko, mon petit enfant des ténèbres.
Qui était-ce finalement ? Je crois que ça m’était égal. Qu’il soit enfant, dieu, démon, ou autre chose dont j’ignorais jusqu’à l’existence, qu’il soit bon ou mauvais, c’était sans importance.
Je l’aimais comme si c’était mon frère, même si j’étais incapable de le cerner. Et pourtant, lui lisait dans mes pensées comme s’il les pensait à ma place. C’était déroutant, et ne faisait que confirmer l’idée que j’avais qu’il était spécial.
Mais comme je le disais, tout ça n’avait aucune importance pour moi. Il était ce qu’il était.
Et il me manquait terriblement, mon petit frère.
Ici, j’étais tellement perdue…Malgré la bienveillance de Shiro’, les amis que je m’étais fait, je n’étais pas à ma place ici. Ce n’était pas mon monde.
Cette expression prenait tellement de sens dans ma situation. J’étouffais un rire sarcastique. Quelle force étrange et inconnue m’avait donc balancée dans un monde différent du mien ?
Oh, Yamiko, si tu étais là, tu me regarderais, avec tes grands yeux graves, et tu hausserais les épaules, comme à chaque fois que je m’insurgeais contre quelque chose qui me dépassait.
A moins que tu n’aies la réponse ? Mais tu n’es pas là…Je suis toute seule.
Je sais ce que tu me dirais si tu étais là…Tu me dirais de ne pas abandonner, n’est-ce pas ? De ne pas laisser aller, de ne pas m’apitoyer sur mon sort. Tu sais quoi ?
Je vais faire exactement comme ce que tu me dirais si tu étais là. Je sais que c’est ce qu’il y a de mieux à faire. Continuer, avancer, encore et toujours, en dépit de tout. Heureusement que je ne sais pas ce que veux dire le mot « abandonner ».
Un jour, on se retrouvera, petit frère…